Le lac

Le temps avait été clément, elle se souvenait. Douceur de la saison qui décline, des oiseaux qui s’en vont, des derniers beaux jours avant le Grand Froid. Le profil des montagnes était si parfait. Si net dans le ciel bleu, des lignes blanches scarifient l’azur, l’aéroport est proche, le voyage, loin. La clémence qui s’empare des gens lorsqu’il fait beau est irréelle. Le café est meilleur, il enrobe telle une grande couverture chaude, un câlin de macchiato, vous savez. Un vrai délice.

Les oiseaux crient au-dessus du lac. Les bruits de la ville qui palpite, le soleil qui pense déjà à s’en aller. Nikita a sorti ses bottes noires. Trop tôt, peut-être. Une grande cape de laine jetée sur ses épaules, attendrie par le lent spectacle des amoureux en automne, elle dégage ses longs cheveux bruns de sa grosse écharpe douce. Les boucles se répandent sur ses clavicules en une cascade, viennent jouer avec le soleil chatoyant. Dossier dans une main, café à l’emporter dans l’autre.

– C’est si doux, vous savez.

L’or jaune n’a cette couleur qu’en octobre. Peut-être que ça n’arrive jamais autrement. Peut-être même qu’en hiver, le bracelet aura l’air plus froid, gris, tonique, puissant. Pour l’heure, les voiliers s’agitent encore. Les arbres sont orange et se déshabillent lentement. Mouvements sensuels. Les feuilles tombent.

L’automne.

Bronzé

À mi-chemin entre une réunion de mescaliniens et un salon littéraire du XVIIe, la piscine. La chaleur écrase mais elle est agréable, si agréable, forte. Des bouteilles en verre sont disposées à côté des chaises longues, de l’eau tiède, avec du romarin qui trempe, de la menthe, du jus de citron. Nikita a relevé ses cheveux devenus longs en un grand chignon de danseuse, dont rien ne dépasse. Corps fin, musclé, brun de l’été; son sorbet à la fraise est en train de fondre dans un gobelet.

Ils sont tous là, ils jouent aux junkies d’Hollywood, à moitié seulement, à moitié saouls et à moitié intelligents, sur la pelouse de la résidence. Leurs fesses doivent être toutes blanches de l’hiver; le monde rirait bien d’eux s’il voyait cette décadence.

Nikita a ce sourire goguenard, elle les observe se pousser dans l’eau, perfections de corps. Le soleil leur fracasse la tête.

Bientôt l’heure de rigoler sera finie.

Elle, ça la fait rire, ces bêtises. Elle transpire un peu. Il faut savoir se montrer parfois, dire qu’on existe toujours, le dire à ces pauvres greluches qu’elle aime quand même bien, elles font partie du même monde, léché mais à la fois si harsh, comme ils le disent.

Un peu de péché de temps en temps, ça n’a jamais trahi personne.

The heatwave

L’air était chaud et lourd. Elle n’avait pas eu de répit durant les cinq derniers jours: éditoriaux, rédaction, téléphones et rendez-vous, cocktails et dîners de gala. Pas une seconde pour elle. Henri et Grâce arrivaient le lendemain.

Le vent chaud faisait doucement bouger le hamac. Mouvement imperceptible. Les pieds de Nikita dépassaient de l’épais tissu. Les ongles peints, les pieds légèrement bronzés par le soleil du sud. L’été, le ciel presque blanc, un peu de transpiration, les yeux mi-clos de fatigue. Et les feuilles vertes du platane qui dansent doucement, délicats morceaux de nature qui ondulent, ombres ici et là.

De légers bruits de tapotements se font entendre. Toujours les yeux mi-clos. Des pas qui semblent arriver, puis une sensation de fraîcheur sur ce pied de morte, le pied du repos, le soleil cesse de chasser les diamants, l’or rose s’endort, puis l’orage.

Le platane abrite Nikita. Elle sourit. La pluie ne l’atteint même pas.

Le hamac balance toujours. Ses lèvres rouges s’étirent. Elle s’endort enfin, et le tonnerre gronde. Fort.